Textes
(sélection)

PHILIPPE PIGUET - 1988
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La peinture comme une effraction

 

Tout récemment , Eric Dalbis a changé de marque de pigments . Il a abandonné ses tubes à la double identité britannique pour de nouveaux dont l'appellation résonne d'un timbre sec , comme le bruit d'une cassure . Question de pureté colorée , m'a-t-il expliqué en écrasant entre deux doigts un jaune de cadmiun lumineux jusqu'à l'aveuglement . De tels changements , Dalbis est coutumier et sans cesse sur le métier il remet son ouvrage . Combien de fois l'ai-je visité , alors qu'il m'avait prévenu qu'il n'y avait rien à voir ? A chaque fois , je suis sorti nouvellement enrichi . Aucune oeuvre ne se mesure à un quelconque nombre et la peinture n'est pas seulement de l'ordre du visible . Plus qu'un autre , Eric Dalbis illustre à merveille la sagesse de ces propositions . D'aucuns pensent même qu'il les cultive sciemment , tant son attitude les excède . Peut-être y a-t-il du vrai là-dedans , car une chose est sûre : Dalbis est peintre des extrêmes .
Au travail , il dit ne pas cesser rencontrer toutes sortes de problèmes techniques , de qualité de support , de nature d'enduit , de temps de séchage , autant d'obstacles qui retardent le moment favorable à l'exercice propre de la peinture . J'ai la conviction intime que toutes ces difficultés , Dalbis en fait les appelle de ses voeux , comme des passages obligés , quasi rituels , des épreuves auxquelles il veut se soumettre avant d'aborder toute livraison définitive . Il y a chez Dalbis une nécessité au vécu des matériaux qu'il emploie , qui le pousse jusqu'à la réalisation la plus accomplie d'une osmose - ce que la langue énonce dans le raccourci de l'expression " faire corps avec " . Mais là surgit le paradoxe , il n'est pas question pour lui de se laisser emporter par le flux de la peinture , il s'agit de garder la tête froide et ne perdre aucun contrôle . Le peintre est ici en position d'escrimeur : il doit toucher sans se faire prendre - discipline artistique par excellence , entre une avancée et un retrait , et qui repose sur une effraction .
C'est de cela même , de la recherche d'une ouverture , que relève la démarche d'Eric Dalbis , et ce à quoi il nous convie , c'est à l'expérience d'une approche . La peinture n'est chez lui synonyme d'aucune démonstration , il n'a que faire de l'analyse ou du discours , par contre , ce qui le hante , c'est de révéler ce qu'il en est de la puissance d'illumination d'un mode et d'un matériau .
En quête de gammes chromatiques de plus en plus claires et de confrontations de tons de plus en plus audacieuses , comme jamais auparavant il ne l'aurait osé , Dalbis ne ménage plus le contraste .S'il mène ses tableaux dans la même qualité de dynamique initiale , s'adaptant au rythme de laur lente apparition , il y va nouvellement d'une volonté à les pousser jusqu'au bord d'une rupture afin de leur faire rendre l'aveu d'un éclat .Je compends pourquoi Dalbis retourne toujours ses toiles , la peinture contre le mur , et que pénétrant dans l'atelier , ce ne sont jamais que des dos qu'il donne à voir comme si de rien n'était et qu'aucun événement n'avait subverti la place . Les oeuvres d'Eric Dalbis aspirent aujourd'hui à de véritables déflagrations colorées qui surgissent moins de derrière le miroir que du dedans même de la peinture .aussi le peintre doit-il se garder des risques d'un éclatement qui l'égarerait avant même qu'il n'ait pu les lâcher , certain de les avoir portes à la retenue de leur maturité . C'est en fait le seuil d'une implosion que Dalbis cherche à gagner , en un point où la couleur et le dessin parviennent à s'intégrer l'un l'autre sans nuire à leur propre identité . Quand il est atteint , alors la peinture s'enrichit d'une nouvelle fracture , d'un nouveau passage . Tout ce qui s'opère ici d'ouverture violente , de fusion colorée , de foudre graphique n'est pas pour faire valoir quelque déconstruction de la peinture - bien au contraire . Le soin de Dalbis est de l'instaurer en plein coeur d'une possible modernité sans rien trahir de l'histoire de son expérience . C'est là l'intérêt de la démarche du peintre qui ne rejette nullement les exemples du passé mais s'en entoure et s' en repaît pour les interroger dans la pertinence d'une durée . Le regard qu'il leur porte n'est pas celui de l'historien curieux de décortication critique , celui d'un thuriféraire de la citation ( loin s'en faut ) , mais celui d'un familier qui voudrait partager leur contemporanéité afin de les aborder de façon franche dans l'immédiateté d'une présence et non d'une remémoration ou d'un mimétisme . Ce que recherche Eric Dalbis chez Pontormo , chez Gréco ou chez Rubens , ce n'est pas une leçon , mais quelque chose d'un rapprochement , une sorte de raccourci qui réduise leur éloignement ; là aussi , il fait oeuvre d'effraction dans cette volonté de contraindre l'histoire . Aucune nostalgie n'anime évidemment le peintre , il n'y a chez lui aucune velléité de retour à un point d'origine , parce qu'il sait , lui , l'objet de son désir : rien n'est définitivement révolu qu'il faudrait restaurer , tout est encore en chair vive et il est toujours possible de la mettre à nu . C'est dans l'obstination d'une lueur que tout sera déjoué des masques et de l'apparence et que tomberont les entraves : telle est la certitude de Dalbis , dont le doute est l'insatisfaction proclamés ne sont que des contrepoints .
La recherche de l'intemporel ne peut constituer une fin en soi , un terme final à atteindre , mais elle est le vecteur existentiel en dehors duquel il n'y a point de salut , ni d'ouverture possibles . C'est donc à cela que s'applique Eric Dalbis : la peinture non perçue comme un état abouti , mais portée au stade sublime d'une brisure et d'un aveuglement .